jeudi 12 juin 2008

LA RESIDENCE DU STUDIO FOLIMAGE

12 court métrages d’animation issus de la référence française en la matière, le studio Folimage.

Créé 1984, près de Valence par Jacques-Rémi Girerd, le studio Folimage s’est imposé comme la référence française en matière d’animation, avec des courts métrages originaux aux styles expérimentaux, créatifs et audacieux lauréats de nombreux prix décernés à travers le monde. La prophétie des grenouilles (2003), premier long métrage de Folimage, a consacré la société comme un des grands dans son domaine, au même titre qu’Aardman au Royaume-Uni, Pixar aux Etats-Unis ou l’Office National du Film du Canada.

FOLLES IMAGES

Jacques-Rémi Girerd et son équipe pourraient se contenter d’offrir aux spectateurs du monde entier ces bouffées d’enchantement que sont les œuvres qui sortent de leur boite à rêves, mais la démarche de Folimage va bien au-delà. En effet, depuis 1992, la Résidence du Studio Folimage accueille, chaque année, deux artistes et leur permet de développer un projet de film d’animation. Mieux encore, Folimage a créé, en 1999, La Poudrière, une école de cinéma d’animation. Les Editions Montparnasse nous proposent dans un DVD 12 courts du studio réalisés à partir de différentes techniques entre 1992 et 2006.

Co-produit avec, entre autres, l’Office National du Film du Canada (dont le seul nom évoque immédiatement le grand Norman McLaren), Histoire tragique avec fin heureuse (2006), de Regina Pessoa, est une magnifique fable expressionniste sur la différence contant l’histoire d’une petite fille avec un cœur d’oiseau. Mention spéciale pour la narration discrète et fragile d’Elina Lowensohn. Visuellement on pense immédiatement à Goldframe, court métrage d’animation réalisé par le Belge Raoul Servais en 1969.

Circuit marine (2003), d’Isabelle Favez, également co-produit par l’ONF, déconcerte a priori avec un style qui rappelle les animations flash popularisées par internet (et quasi-institutionnalisées dans le générique d’un James Bond récent dont la moindre de ses nombreuses faiblesses était de nous faire regretter les danseuses chères à Maurice Binder) mais séduit par la folie douce et le rythme d’une histoire de darwinisme marin sur un bateau de pirates – non sans une certaine poésie inattendue dans ce contexte.

François le vaillant (2003), de l’espagnol Carles Porta, évoque irrésistiblement la série animée Toffsy et l’herbe musicale par son graphisme. Le trop petit prince (2001), de Zoia Trofimova, enchante par une simplicité et une drôlerie efficaces, (virgule) avec des dessins sur cellulos qui rappellent les meilleurs moments de la grande animation des pays de l’Est (Attends un peu, Lolek et Bolek…)

RESIDENT GOOD

Co-réalisateur du Trop petit prince, Iouri Tcherenkov nous livrait en 1995 l’inventif La grande migration, amusante aventure d’un oiseau qui perd ses congénères sur le chemin des cieux ensoleillés. L’ensemble est teinté d’un mélange très slave d’humour et de résignation. Dans le même genre, Au bout du monde (1998) , de Konstantin Bronzit , avec son vacillant poste de douane, témoigne qu’en animation ce qui vient de l’Est, directement ou non, mérite toute notre attention.

A contrario, des œuvres plus hermétiques et trop esthétisantes telles que Zodiac (2001), de Oerd Van Cuijlenborg, ou Le roman de mon âme (1997), de Solweig Von Kleist, laisseront moins enthousiaste – beaucoup moins pour ce qui concerne le second, qui ressemble à une pub glacée pour un parfum de grande marque. L’histoire extraordinaire de Mme veuve Kecskemet (1992) de Bela Weisz , déçoit lui par le caractère prévisible de l’argument scénaristique.

Le moine et le poisson, de Michaël Dudok De Wit (1994) a largement servi de carte de visite au style Folimage : le souvenir du grand Jean-Michel Folon plane sur l’obsession du moine pour ce poisson , obsession qui vire rapidement au délire. Mais l’auteur de cet article recommande tout particulièrement Une bonne journée et surtout Le chat d’appartement.

Une bonne journée (1994), de Matthias Bruhn, raconte l’histoire d’un jeune homme qui s’ennuie et qui tombe amoureux d’une jeune femme qui habite dans l’immeuble d’en face. Il tente de la rejoindre mais une agression, un ballon, un lance-pierre et même la mafia russe sont quelques-unes des embuches qu’il devra affronter avant que sa journée ne se termine bien. L’animation est assez proche de la série des Werner même si le romantisme et la poésie de cette bonne journée en sont aux antipodes.

Le chat d’appartement (1998) de Sarah Roper est le délice absolu de ce dvd. Les péripéties de ce chat auraient pu être produites par le Upa (United Productions of America, le foyer du célèbre Mr Magoo) de la grande époque et constituent une véritable madeleine de Proust du court métrage d’animation. A montrer absolument à vos enfants, d’ailleurs le dvd dispose dans le menu d’une option permettant d’accéder à six films pour eux.

CROUPIER + INSIDE MAN

Deux films, deux époques, deux pays. Clive Owen fait partie des acteurs britanniques qui ont réussi à acquérir un statut de superstar à Hollywood. Les DVD de Croupier et d’Inside Man - L’homme de l’intérieur sont d’excellents moyens d’apprécier le talent de celui dont on peut déplorer qu’il ne soit pas devenu le nouvel interprète de James Bond après Pierce Brosnan.

CLIVE OWEN : BANCO ROYAL

« Au fond c’est quoi l’industrie britannique du cinéma ? Juste une poignée de gens à Londres qui ne peuvent pas obtenir de Carte Verte. » (Alan Parker, Will Write and Direct for food)

« Jouer les bons ne m’a jamais intéressé. J’ai toujours été attiré par les personnages dangereux. Ces rôles sont habituellement de loin les plus intéressants et je n’ai aucune crainte à les faire. Avec mon personnage de Croupier on est jamais sûr d’où il vient. Ce n’est pas vraiment un bon ou un méchant. Mais les gens sont généralement comme ça, n’est-ce pas ? » (Clive Owen)

LA LOI DU MILIEU... DE LA ROULETTE

« Je pensais que vous partiez.
- Bientôt. Quand vous aurez perdu votre argent. Ce ne sera pas long. » (Harry et Jack Carter, La loi du Milieu, 1971)

« Il était devenu le centre immobile de cette roue de l’infortune. Le monde tournait tout autour de lui en le laissant miraculeusement indemne. Le croupier avait atteint son but : il n’entendait plus le bruit de la bille. » (Jack Manfred, Croupier)

Jack Manfred, aspirant écrivain sans le sou (Clive Owen) est engagé comme croupier dans un casino sur intervention de son père, Jack Senior (Nicholas Ball, connu des britanniques pour la série Hazell). Formé bien des années auparavant à ce métier en Afrique du Sud, Jack prend le job avec un certain détachement (« Il était de nouveau accro... de voir les gens perdre »), tandis que se dégrade sa relation avec sa petite amie Marion (Gina McKee), qui veut « vivre avec un auteur, pas avec un putain de croupier ».

Jack réalise que cette expérience ferait un excellent sujet de roman et il s’intéresse contre le règlement du casino à une joueuse, Jani de Villiers (Alex Kingston) - originaire de la République comme lui. Lors d’un week-end chez Giles (Nick Reding), un éditeur (« Laisse moi te présenter notre business. Nous aimons les personnalités, des gens que le public reconnaît. Des célébrités qui font vendre le bouquin... On peut toujours trouver quelqu’un pour leur écrire »), Jani demande à Jack d’être le complice d’un casse au casino.

« Jack imaginait les gens lisant son livre. Un jour il s’introduirait dans leur tête, jouerait avec leur imagination, testerait leurs sentiments. Il leur dirait que dans la vie on doit choisir : être un joueur ou un croupier. Et s’en tenir à sa décision quoiqu’il arrive. » (Jack)

RIEN NE VA PLUS

« Est-ce qu’il gagne ?
- C’est un bon client. » (Jack et Mr Reynolds)

Réalisateur issu de la télévision, Mike Hodges tutoie la grandeur et laisse son empreinte dans la légende dès son premier film, La loi du milieu (Get Carter, 1971), monument du film de gangster britannique avec Michael Caine dans le meilleur rôle de toute sa riche carrière.

« Le premier film improvisé à 27 millions de dollars. » (Mike Hodges, à propos de Flash Gordon)

Mais transformer son premier film en plus grand film de toute l’Histoire du cinéma britannique était peut-être trop d’un coup. L’année suivante il tente de récidiver avec Michael Caine dans Retraite mortelle (Pulp) mais le résultat déconcerte les fans de Get Carter. Vers le milieu des années 1970, il débarque à Hollywood et réalise L’homme terminal (The Terminal Man) - d’après Michael Crichton, et plus tard plaque le tournage de Damien : La malédiction II pour « différents créatifs ». Le match entre Hodges et le système se solde par un k.o. debout en faveur du second avec Flash Gordon (1980).

La suite de la carrière de Mike Hodges est une succession de va-et-vient inégaux entre la télévision et le cinéma en Angleterre. Croupier (1998) lui permet de renouer tardivement avec le triomphe dans le genre qui l’avait vu émerger au cinéma : le film noir à l’anglaise.

« Jack s’habillait pour le casino chez lui. Un homme amoureux de son uniforme, tel un musicien en smoking se rendant à un concert en transport public, impatient de se produire. » (Jack)

LE MANIPULATEUR

« Le monde brise tous les hommes, mais beaucoup sortent fortifiés de l’épreuve. » (Hemingway)

Jack (« Les mains d’un magicien, ou d’un tricheur ») observe les faiblesses de ses contemporains et de son nouveau petit monde nocturne, transformant celles et ceux qui le peuplent en personnages de son livre : David Reynolds (Alexander Morton), le laxiste directeur du casino qui a des problèmes avec son épouse, Matt, le croupier véreux (Alexander Morton) - que Jack dénonce ou Bella (Kate Hardie) - avec qui Jack trompe Marion (« Ton mec m’a sautée, fumé mon herbe et m’a fait virer »).

« Où est-ce que tu vois de l’espoir dans ton boulot ? A passer la journée à attraper de pauvres gens qui volent. Tu l’as dit toi-même, les gangs organisés s’en tirent. Au moins au casino tout le monde se fait avoir, riches ou pauvres, les chances sont les mêmes (Jack à Marion)

Jack Manfred publiera son livre, Moi, croupier sans révéler son identité alors que le personnage principal se prénomme... Jake : « Il était Jack et il était Jake. Et il découvrait qu’il y a un prix à payer pour sa double vie ». Surtout lorsque les choses ne sont pas ce qu’elles doivent être. « Mais Jake, le croupier, avait le sens de l’humour ».

Mike Hodges illustre à merveille le scénario efficace de Paul Mayersberg dans la veine qui fit le succès de ses débuts, avec la noirceur et le cynisme consubstantiels au genre. Savourez donc ce DVD de La Compagnie des Phares et balises (qui co-produisit le film avec entre autres Channel Four, Arte et la WDR - le film a en fait été tourné en Allemagne !) puis visionnez ou redécouvrez La loi du milieu et Seule la mort peut m’arrêter (I’ll sleep when I’m dead), tourné en 2003 par Hodges, avec de nouveau Clive Owen. Owen, sauf le respect dû à Sylvester Stallone, aurait fait un magnifique Jack Carter tout comme il aurait fait un sublime 007... On n’échappe pas à son destin.

« Il était le maître du jeu, il avait acquis le pouvoir de vous faire perdre. » (Jack)

THE UNUSUAL SUSPECT

« Je me nomme Dalton Russell. Prenez soin surtout de bien écouter parce que je trie mes mots sur le volet et que je ne me répète jamais. »

2006... Qu’est-ce qui pourrait arrêter Clive Owen ? Une série de spots publicitaires très populaires pour BMW où il est l’imperturbable et très bondien « Le conducteur » (2001) puis le rôle-titre du Roi Arthur (2004) l’ont rendu « bankable » aux yeux d’Hollywood, puis Closer (2004) ainsi que Sin City (2005) ont fait le reste. Il rejoint la longue liste des acteurs britanniques qui, pour paraphraser Sir Alan Parker, ont « obtenu leur carte verte ».

Après une apparition en forme de clin d’œil dans la drôlatique version 2006 de La Panthère rose où il campe l’agent 006 (crève-cœur rétrospectif pour ceux qui ont eu l’infortune d’endurer Casino Royale) Clive Owen se livre dans Inside Man - L’homme de l’intérieur (Inside Man, 2006) à ce qui est pour tout anglais à Hollywood la figure imposée par excellence : le méchant stylé. Mais est-ce aussi simple avec l’acteur qui a joué Jack Manfred dans Croupier ?

« Oui, là est l’embarras. » (Shakespeare)

Lorsqu’une équipe très bien préparée et très efficace menée de main de maître par le mystérieux Dalton Russell (Clive Owen) prend en otages les clients et les employés de la Manhattan Trust Bank (établie en 1948), le détective Keith Frazier (Denzel Washington) - sous le coup d’une enquête des affaires internes à cause de la disparition d’une grosse somme d’argent - est chargé de gêrer la situation.

Passe encore qu’il lui faille compter avec le manque de subtilité du capitaine John Darius (Willem Dafoe), le chef de l’unité tactique dépêchée sur place, mais les choses se compliquent lorsque le maire de New York lui impose la présence de Madeleine White (Jodie Foster), femme d’affaires très influente mandatée par Arthur Case (Christopher Plummer), le fondateur de la banque. Surtout lorsqu’il est très difficile de déterminer l’origine des preneurs d’otages et ce qu’ils veulent vraiment. Frazier en oublierait presque l’enquête interne dont il est l’objet et surtout l’insistance de sa petite amie qui attend sa demande en mariage (« une bague en diamant, tu sais ce que ça vaut ? »)

L’AFFAIRE DALTON RUSSELL GEWIRTZ

« Peter, prenez le temps de bien réfléchir avant de répondre à la prochaine question. » (Thomas Crown... euh, Dalton Russell)

Le propre des grands réalisateurs est de réussir là où on ne les attend pas. Et on attend pas le réalisateur et producteur Spike Lee (Malcolm X), grand observateur de la société américaine à la tête d’un thriller sophistiqué dans la veine de Usual Suspects. Le scénario (digne d’un mécanisme d’horlogerie) de Russell Gewirtz mis en image par Lee fait d’ailleurs irresistiblement songer à un certain nombre de classiques dont L’affaire Thomas Crown (l’original, bien entendu) ou Les pirates du metro (1974), quand ils ne sont pas purement et simplement directement cités dans le film tel Un après-midi de chien (1975) ou cet hilarant « J’ai pas besoin de vos briefings à la con, Serpico ».

« Je parie que les taxis s’arrêtent pour vous. » (Frazier à l’otage sikh)

Mais Inside Man - L’homme de l’intérieur est sans nul doute un film du grand Spike Lee, « A Spike Lee Joint » - comme il est dit aux génériques de ses productions, ne fut-ce que par la présence de Denzel Washington mais également parce qu’on y aborde les préjugés raciaux (« Allez y doucement avec les surnoms bigarrés »), les tractations de couloirs (« J’ai un petit problème qui requiert une personne aux compétences particulières et des plus discrètes »), et qu’on y décrit sans concession le New York post-11 septembre, souvent avec beaucoup d’humour.

« C’est albanais ou...
- Arménien.
- Cest quoi la différence ?
- Je suis né dans le Queens alors bon... J’ai jamais vu l’Albanie ni l’Arménie. J’ai fait du surf en Australie, une fois. » (Frazier et Darmenjian, un des otages)

FIRST WE TAKE MANHATTAN

« Ca c’est clair. A cette même heure dans une semaine je siroterais une pina colada dans un jacuzzi au milieu de six créatures nommées Amber ou Tiffany.
- Faut être réaliste. Je dirais plutôt une douche entre deux types nommés Jesus et Jamal... » (Dalton Russell et Keith Frazier)

Denzel Washington (qui doit beaucoup en France au talent d’Emmanuel Jacomy, sa voix française) vieillit bien dans ce rôle de flic débonnaire faussement profil bas mais qui déteste à juste titre que son intelligence et ses compétences soient sous-estimées (« Rien de personnel non plus, mademoiselle White : je vous emmerde »). Et ses scènes avec Clive Owen-Dalton Russell sont fabuleuses (« Vous êtes beaucoup trop malin pour être flic, maintenant allez vous faire foutre »).

« J’aimerais tellement vous dire quel monstre vous êtes mais il y a le neveu de Ben Laden qui attend mon aide pour acquérir un appartement sur Park Avenue. » (Madeleine White)

Par sa présence, son charisme et son jeu Clive Owen vole ( !) littéralement le film, se payant la part du roi (Arthur ?) avec Washington, peut-être au détriment de Jodie Foster dont le personnage à la Faye Dunaway dans The Thomas Crown Affair (la romance en moins) frise la litote, y compris face à ce grand monsieur qu’est l’acteur canadien Christopher Plummer - lequel est pour sa part une nouvelle fois cantonné à un personnage de banquier façon Martin Yahl dans Money (Steven Hilliard Stern, 1991).

Inside Man - L’homme de l’intérieur est le Usual Suspects de ce siècle en plus distancié et plus fun. Le tout arrosé d’une incroyable bande originale signée Terence Blanchard et lorgnant du côté de James Bond (ceux qui se souviennent du Capsule in Space de On ne vit que deux fois seront ravis) ou de Shaft. Faisons un rêve et imaginons un James Bond avec Clive Owen et Terence Blanchard au générique et sans partie de poker.

« Je sortirais par cette porte quand je serais prêt. » (Dalton Russell à Frazier)

Tant de choses à faire et tant de temps pour les faire. L’homme de l’intérieur attend, l’argent est là, tentant et tentateur mais le plus intéressant est peut-être dans un simple coffre. Dalton Russell prétend ne pas être un héros mais il dit que la dignité est la valeur suprême et se soucie que le fils d’un des otages joue à un jeu vidéo ultra-violent (« Va falloir que je lui touche deux mots à propos de ce jeu »).

Les choses ne sont peut-être pas ce qu’elles semblent être mais qu’on ne s’y trompe pas : Clive Owen est un très grand acteur, le digne fils spirituel de Michael Caine, avec qui il a joué dans Les fils de l’Homme (Children of Men, 2006). Jack Manfred et Jack Carter... The two Jakes.

« Je me nomme Dalton Russell. Prenez soin surtout de bien écouter parce que je trie mes mots sur le volet et que je ne me répète jamais. »

DRÔLE DE DRAME

Irwin Molyneux, un botaniste, écrit des romans policiers sous le nom de Felix Chapel, auteur publiquement honni par son cousin, Archibald Soper, l’évêque de Bedford. Soper s’invite chez Molyneux au moment le plus critique pour Margaret, l’épouse d’Irwin. En effet, ses domestiques viennent de la quitter sans préavis.

Le soir du diner, elle se cache en cuisine où elle prépare le repas que sert la jeune Eva, sa demoiselle de compagnie. Irwin invente mensonges sur mensonges pour justifier auprès de son cousin l’absence de Margaret, au point qu’Archibald finit par s’imaginer que le tranquille Molyneux a assassiné son épouse. Il contacte Scotland Yard.

« J’espère que ma cousine n’est pas malade, au moins ?
- Mais non, du tout. Au contraire, Margaret va très bien. J’espère qu’on l’a arrêté ?
- Qui ça ? Margaret ? » (Archibald et Irwin)

LA MEMORABLE ET (PAS) TRAGIQUE AVENTURE DE M. MOLYNEUX

« A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver. » (Irwin Molyneux, éminent botaniste)

Réalisé par Marcel Carné, réalisateur prodige de 27 ans, et écrit par Jacques Prévert, scénariste doué plus vieux de dix ans, Drôle de drame (1937) est le deuxième film en commun de la « Dream Team » de l’histoire du cinéma français après Jenny, tourné l’année précédente. En réalité le duo aurait dû se retrouver avec L’Ile des enfants perdus, inspiré par la révolte et l’évasion de pupilles d’un pénitencier pour enfants à Belle-Île en août 1934 mais ce projet cinématographique cher à Prévert n’était pas du goût de la censure de l’époque.

« J’ai souvent eu envie de lire vos livres. Mais je ne lis jamais. » (Buffington, journaliste rêveur)

L’aviateur et producteur de films Edouard Corniglion-Molinier propose alors à Carné et Prévert d’adapter un roman de l’auteur écossais Joseph Storer Clouston (1870-1944) intitulé His First Offense (The Mystery of No. 47). Ce roman de 1912, traduit en français en 1922 sous le titre La mémorable et tragique aventure de M. Irwin Molyneux avait fait l’objet d’une première adaptation cinématographique en 1917 : The Mystery of No. 47, réalisé par Otis B. Thayer.

« Une femme comme vous ne devrait pas lire les journaux. » (William Kramps)

C’est Violette Leduc, scénariste chez Synops - maison de production de scénarios fondée au printemps 1936 par Denise Tual avec les éditions Gallimard - qui trouve le titre du film (cf Violette Leduc, par Carlo Jansiti, Grasset). Denise Tual souhaitait initialement adapter The Lunatic at large, roman plus ancien de Clouston, mais les droits étaient déjà pris.

LES MERVEILLEUX MIMOSAS DU (PAS) TRANQUILLE M. MOLYNEUX

« 5h25, c’est l’heure des mimosas. » (Irwin Molyneux, auteur d’un livre sur le mimétisme des mimosas)

Jacques Prévert sublime le matériel d’origine à sa sauce empreinte d’un esprit surréaliste, d’un penchant pour le populaire (partagé avec Marcel Carné) et la satire sociale ainsi que d’une certaine touche de poésie (« J’aurais tellement voulu être écuyère »). Ainsi il fait du collectionneur de porcelaines qu’est Irwin dans le roman un botaniste excentrique, amateur de mimosas et auteur de romans policiers sous pseudonyme, et transforme un lord amoureux de la cuisinière des Molyneux en Billy le laitier (« Le lait, le lait... ») doué pour imaginer des histoires policières qui finissent dans les romans d’Irwin.

Par un concours de circonstances cocasses, Irwin est sollicité en tant que Felix Chapel pour enquêter sur le prétendu meurtre qu’il aurait lui-même commis.

« J’aime bien les bêtes, j’ai une passion pour les animaux. Tandis ce que les bouchers, ils les tuent les animaux. Alors moi, j’tue les bouchers » (William Kramps)

Prévert crée aussi le personnage du fantasque William Kramps, jeune tueur de bouchers, cisèle des aphorismes inoubliables du style : « Il vaut mieux vivre riche avec une barbe que vivre sans barbe et sans argent » (Margaret dixit) et inonde l’histoire de personnages secondaires tous plus fantaisistes les uns des autres - sa marque de fabrique - tels que le balayeur commère et alcoolique, le porteur de deuil quasi-professionnel ou le gardien de prison corrompu mais sentimental (« Moi-même, si j’étais jeune fille... »)

« Si vous ne mangez pas votre soupe, le Molyneux va venir et vous prendra. » (Une respectable père de famille)

CARNÉ DE BAL A JOINVILLE

« Quelle trouvaille en vérité que ce quartier perdu !
- Il n’est pas perdu puisque nous l’avons trouvé ! » (Margaret et Irwin)

Denise Tual, toujours elle, suggère à Prévert d’écrire les personnages d’Irwin Molyneux et de Archibald, son cousin évêque de Bedford, pour Michel Simon et Louis Jouvet - à l’époque surtout connus au théâtre. Pour le rôle de Margaret, Marcel Carné impose Françoise Rosay (déjà vedette de Jenny) et épouse de Jacques Feyder, le metteur en scène qui a mis à Carné le pied à l’étrier. Le populaire Jean-Pierre Aumont (Lac aux dames, 1934), sous contrat avec Edouard Corniglion-Molonier, joue Billy , le laitier amoureux d’Eva (Nadine Vogel), la demoiselle de compagnie de Margaret (« Oh, fichez moi la paix avec votre amour »).

Ce jeune réalisateur qu’est Marcel Carné accomplit le tour de force de mettre en images en 23 jours la mécanique scénaristique délirante savamment huilée par Jacques Prévert. Le tournage se déroule entre mai et juin 1937 aux studios Pathé Cinéma de Joinville-Le-Pont, avec un Michel Simon en très grande forme face à Louis Jouvet, les deux hommes se détestant cordialement depuis des années. Au point que la fameuse scène des « bizarre, bizarre » est un véritable affrontement subliminal entre les deux acteurs immortalisé après des répétitions très arrosées.

« Pourquoi avez-vous quitté l’Armée du Salut, mademoiselle ?
- Trop de musique, toujours la même musique. » (Archibald et Eva)


Charles David, le directeur de production, qui trouve le cachet de Françoise Rosay trop élevé, met la pression sur Carné, qui lui s’en prend à la comédienne Nadine Vogel (épouse du réalisateur Marc Allégret) et à ses deux assistants réalisateurs, Pierre Prévert (frère de Jacques) et Claude Walter.

Mais certains s’amusent beaucoup : Michel Simon s’évertue à donner des crises de fou rire à Jean-Louis Barrault, interprète de William Kramps. Barrault, dont c’est le neuvième film (il a 27 ans) s’en donne à cœur joie dans ce rôle d’assassin (mais de bouchers uniquement) romantique pris de coup de foudre pour Margaret, qu’il rebaptise d’autorité « Daisy » (« J’ai toujours rêvé d’aimer une femme qui s’appellerait Daisy »). Il est obligé de se mettre dos à la caméra pour ne pas pouffer lors de la scène ou Kramps et Molyneux s’ennivrent.

« Je l’ai empoisonné.
- Empoisonné ? Mais pourquoi ?
- Pour passer le temps. » (Irwin et William)

NOBLESSE DÉSOBLIGE

« Les écossais ne sont guère polis cette année. » (Billy le laitier)

La photographie du film est signée Eugen Schüfftan (L’Atlantide, réalisé par Georg Wilhelm Pabst en 1932). La musique est composée par Maurice Joubert, alias Maurice Jaubert, qui illustre malicieusement avec des « do, ré, mi, fa, sol... » camouflés derrière une danse écossaise les pas feutrés de Louis Jouvet/Archibald habillé d’un kilt (que l’acteur jugeait embarrassant pour son amour-propre). Alexandre Trauner a pour charge d’imaginer les décors d’un Londres de carte postale et Henri Alekan est assistant caméraman.

« Elle est moins belle que je pensais. » (William)

Avec un réalisateur surdoué, des techniciens virtuoses, une des meilleures distributions du moment, une ambiance (relativement) agréable de tournage et une histoire digne des plus grandes comédies du théâtre de boulevard, Drôle de drame possède tous les atouts nécessaires pour séduire le public. « Moi j’aurais voulu qu’on m’aime », dit Irwin Molyneux devant les spectateurs du cinéma Le Colisée (sur les Champs Elysées) le 20 octobre 1937.

« Les exhibitions de Jouvet en jupe et de Jean-Louis Barrault tout nu ne suffisaient pas à réchauffer l’atmosphère... Tout cela est trop compliqué, trop verbeux, trop appuyé, trop voulu. » (Jean Fayard, dans la revue Candide, le 28 octobre 1937)

Avec son mélange de vaudeville à la Georges Feydeau (« Pardonnez moi madame, mais vous êtes assise sur quelqu’un »), de Murder Comedy britannique - voire d’humour anglais tout court (Buy your hats at Mad’s) - et de burlesque à l’américaine, Drôle de drame déconcerte le public, qui siffle le film, et déstabilise la critique. Parmi les plumes les plus virulentes on notera celle de Henri Jeanson (qui sera en 1938 le co-scénariste de Hotel du Nord, du même Carné !), qui s’en prend tout particulièrement à Michel Simon, et de André Maurois.

Maurois déclare : « Ce n’est pas un drame et ce n’est pas drôle », or il participera bien des années plus tard à la version française de Noblesse oblige, dont Drôle de drame est le précurseur à plus d’un titre.

« Dormez petits pigeons... » (Irwin)

MONTPARNASSE BIENVENUE

« Cette admirable madame Pencil, qui prépare de si admirable façon le canard... le canard aux oranges. (Archibald)

A pareil bijou du patrimoine du cinéma français il fallait un écrin qui ne lui fasse pas injure. Les éditions Montparnasse nous proposent une magnifique édition collector tout droit sortie des cusines de madame Pencil, avec une copie magnifiquement restaurée, de superbes photos et un livret intéressant (Les accueils successifs de Drôle de drame).

« Alors c’est un système. Un système systématique. Vous refusez de répondre systématiquement. » (Inspecteur-chef Bray)

Comme toujours chez Montparnasse le tour de force consiste à proposer des bonus cinéphiliquement attractifs sur des films datant d’une époque où on ne connaissait ni les Making of, ni les featurettes dont usent et abusent aujourd’hui les chaînes de télévision. Suivant cette logique, les bonus du DVD sont enrichis d’un entretien avec l’historien du cinéma Jean Ollé-Laprune, qui nous livre aussi quelques anecdotes de tournage.

Alors laissez vous entraîner dans ce Londres fantasmé par un natif de Neuilly et un parisien, un Londres où les mimosas sont ivres, où les hoteliers chinois « cueillent » des fleurs à la boutonnière des passants (dont un Jean Marais débutant) et où les évêques portent des kilts et des chaussettes écossaises... « Un peu d’argent, un boucher de temps en temps ». Ce n’est pas un drame et c’est très drôle.

« Je suis un gentleman, Daisy. Où est mon vélo ? » (William Kramps)