mercredi 17 décembre 2008

HORST TAPPERT (1923-2008)

Remerciements à Nathalie ATTARD et David GENTIAL

L'acteur allemand Horst Tappert est décédé le 13 décembre à Munich. Il avait 85 ans. Il restera, bien qu'il ne l'aurait certainement pas souhaité, le symbole d'une institution ancienne de la télé allemande d'avant H
ermann Joha ou Les Experts: le Freitag-Krimi, la série policière allemande typique du vendredi soir. Et ce avec un seul titre: Inspecteur Derrick (Derrick, 1974-1998).

VOLEURS ET GENDARMES

Comme la plupart des acteurs germaniques vus à la télévision, Horst Tappert se forme au théâtre. Son premier rôle notable à l'écran est celui du génie criminel de L' Affaire du train Glasgow-Londres (Die Gentlemen bitten zur Kasse, 1966), une mini-série en trois parties considérée comme un des sommets de l'Histoire de la télévision allemande. La même année il apparait dans le quatrième film adapté de la populaire série de romans policiers Jerry Cotton (avec l'acteur américain George Nader dans le rôle du G-Man Jerry Cotton), Un cercueil de diamants (Die Rechnung - eiskalt serviert).

En 1968 il joue dans un épisode de la toute première Krimiserie, Das Kriminalmuseum (1963-1970), une anthologie produite par un homme qui invente la fiction télé populaire du 20ème siècle en Allemagne: Helmut Ringelmann. Tappert travaillera de nouveau pour Ringelmann dans deux épisodes d'une des séries les plus populaires de ce producteur: Der Kommissar (1969-1976), avec Erik Ode dans le rôle du Kommissar Herbert Keller - initialement imaginé comme un Maigret allemand.

Horst Tappert est aussi une figure familière des films de la série des Edgar Wallace, y interprétant par deux fois le même inspecteur, dans Der Gorilla von Soho (1968) et Der Man mit dem Glassauge (1969). En 1972 il reprend le rôle du génie criminel de Die Gentlemen bitten zur Kasse dans Hoopers letzte Jagd.

CRIME ET CHATIMENT

En 1974, Horst Tappert devient l'Oberinspektor Stephan Derrick dans la nouvelle Krimiserie de Helmut Ringelmann, Derrick. Pour assurer une certaine continuité avec Der Kommissar, son grand succès, Ringelmann décide habilement que le Kriminalhauptmeister Harry Klein (Fritz Wepper), un des personnages de la série, quittera le Kommissar Keller pour travailler avec Derrick (et deux hommes de la nouvelle équipe apparaissent dans Der Kommissar). Derrick nait d'une idée de Ringelmann et du scénariste Herbert Reinecker, et est naturellement influençé par Der Kommissar, mais également par Maigret et, à certains égards, par Crime et châtiment de Dostoievski.

Le premier épisode de la série (la première saison en comporte trois), Le chemin à travers bois (Waldweg), et le premier de la saison 2, Le bus de minuit (Mitternachtbus), sont deux des meilleurs épisodes de Derrick, dont ils posent l'ambiance avec des histoires sombres et pessimistes. Les scripts de la série sont tous écrits par un seul homme, Reinecker, et sont empreints de sa propre vision de la vie et de ses expériences. Le schéma directeur est simple: un crime sordide est commis au sein de la petite bourgeoisie ou de la haute société de Munich et Derrick enquête avec Harry Klein, son assistant. Stephan Derrick se comporte dans la majorité des épisodes comme une espèce d'observateur misanthrope sans la moindre once de concession mais avec un solide sens de la justice, et l'expression occasionnelle de ses propres sentiments - lorsqu'il est écoeuré par la situation en dépit du fait que ce flic enhardi a tout vu dans sa carrière.

La formule de Derrick, contrepoint aux séries US des années 1970 car la série repose plus sur la psychologie que sur l'action, fait son succès durant 25 saisons jusqu'en 1998 (une longévité commune à beaucoup de séries germaniques, spécialement celles conçues par Helmut Ringelmann) et voit le personnage évoluer naturellement.

DERRICK EN FRANCE: L'AFFAIRE DU MALENTENDU

Il existe en France un cliché persistant à propos de la soi-disante "lenteur" de la série et le fait qu'elle ne serait regardée que par des retraités (1). Derrick arrive en France en 1986 sur La Cinq de Silvio Berlusconi, au milieu d'un train d'illustres séries américaines, et la Krimiserie souffre de la comparaison, un peu comme les dommages causés par Les Experts et ses clones sur la production de fiction télé allemande aujourd'hui. Derrick est raillé et décrit comme une série policière "lente", quasi-grabataire, alors que c'est plus une étude psychologique voire philosophique des faiblesses de l'âme humaine au travers du prisme de deux notions: la culpabilité et la justification.

En fait, Derrick doit plus aux premiers films de Claude Chabrol (particulièrement dans ses premières saisons) qu'à Starsky & Hutch ou à d'autres productions d'Aaron Spelling. Et la série est souvent filmée comme une représentation théâtrale de Brecht ou de Tchekhov. L'action est requise seulement lorsqu'elle est nécessaire car Stephan Derrick est, après tout, un flic de la Kripo (Kriminal Polizeï) : par exemple dans l'épisode 5 de la saison 2, La cavale (Zeichen der Gewalt), avec le regretté Raimund Harstorf (dans une de ses apparitions aux côtés de l'icône érotique Sybil Danning), dans le rôle d'un tueur en fuite poursuivi (littéralement) par Derrick et tué par l'Oberinspektor après plusieurs coups de feu. Cet épisode a tout du film noir à la Jean-Pierre Melville, Jacques Deray ou José Giovanni  (qui a d'ailleurs écrit et réalisé le troisième épisode de Le Renard/Der Alte, la série d'Helmut Ringelmann remplaçant Der Kommissar).

Mieux, Derrick explore de vastes champs narratifs, depuis des histoires qui semblent empruntées à Der Kommissar, jusqu'aux portraits "chabroliens" de la bourgeoisie, avec parfois des détours par Nietszche ou Kafka. Le congrès de Berlin (Ein Kongreß in Berlin), un épisode de la saison 6 d'une durée exceptionnelle de 75 minutes, est un croisement entre les Mabuse et L'espion qui venait du froid. Edgar Wallace n'est pas loin de certains épisodes et il y a même un hold-up narré en voix-off par Derrick. Herbert Reinecker et Helmut Ringelmann réussissent à maintenir une grande qualité scénaristique à travers les années: Le sourire du docteur Bloch (Das Lächeln des Dr. Bloch, saison 18, épisode 11), avec un duel entre deux fantastiques acteurs, Peter Sattmann et le grand Hans-Michael Rehberg, ainsi que Le génie en danger (titre français calamiteux de Isoldes tote Freunde, saison 18, épisode 12) - avec une magnifique et délicate interprétation de Juliane Rautenberg (2) - sont parmi les classiques de la série.

ABSCHIEDSGESCHENK

Derrick a deux faiblesses, l'une retrospective, l'autre réelle. La faiblesse retrospective est le choix pour la bande originale de chansons qui étaient des hits à leurs époque mais qui sont maintenant quelques fois plus que datées (pour présenter la chose aimablement). La seconde faiblesse est l'emploi par Ringelmann d'une "troupe" de visages trop récurrents (mais néanmoins excellent acteurs invités), tels que Sky du Mont (http://tattard2.blogspot.com/2008/05/sky-du-mont.html), Evelyn Opela (l'épouse de Helmut Ringelmann), Klausjürgen Wussow, Wolf Roth, Christian Kohlund, Jacques Breuer, Dirk Galuba et bien d'autres... Mais des rediffusions dans le désordre (3) ajoutent à cet aspect "Mercury Theatre" ou L'heure du crime (4), cette impression que les mêmes invités reviennnent régulièrement.

Horst Tappert sort de Derrick avec classe et dignité dans l'épisode 281, Le cadeau d'adieu (Das Abschiedsgeschenk), où il quitte Munich pour une promotion à Europol. L'intrigue de ce final est plutot faible mais les acteurs du Renard font une apparition non créditée (tout comme Helmut Ringelmann) et la scène finale de Tappert, avec la chanson Hey, Mr Gentleman, interprétée par Helen Schneider, est un grand et émouvant moment de télévision.

La mort de Horst Tappert marque la fin d'une époque dans l'Histoire de la fiction télé allemande. Bien qu'imaginé par Reinecker et Ringelmann, Siska (1998-2007) - le successeur de Derrick, est bien conçu et bien joué mais pas aussi subtil. Derrick était la conbinaison unique des scenarii intelligents et psychologiques de Herbert Reinecker, de la production de Helmut Ringelmann et, par dessus tout, de la qualité des interpretations de Fritz Wepper (acteur talentueux - souvenons nous de Cabaret - mais trop à l'ombre de la star de la série ) et de Horst Tappert.

Farewell, Mr Gentleman... Derrick n'est pas une série policière ordinaire. C'est un roman pour la télévision en 281 chapitres, une pièce en 281 actes, un voyage dans les sombres couloirs du subconscient. C'est Night Gallery à Munich.

(1) Ce qui est évidemment faux. Il y a même depuis plusieurs années de nouveaux fans de Derrick chez les 20-35 ans.
(2) Le site de Juliane Rautenberg's (en Allemand): http://home.arcor.de/juliane.rautenberg/ + Son blog (Idem): http://julianerautenberg.wordpress.com/
(3) Une spécialité française, pour une série malheureusement terriblement adaptée et doublée.
(4) L'Heure du crime (1991), une excellente mais trop courte anthologie policière de Stephen J. Cannell, où un petit groupe d'acteurs interprétait des rôles différents chaque semaine.

In English: http://tattard2.blogspot.com/2008/12/horst-tappert-1923-2008.html

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